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cosmopolite et politique

vendredi 6 juin 2008, par eric

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Le réalisme cosmopolite politique se doit de démontrer aux états-nations d’Europe que leur intérêt bien compris passe par une institutionnalisation plus poussée de l’Europe, et par l’acceptation et l’intégration dans leurs calculs politiques rationnels, autant qu’il est possible, des intérêts légitimes des autres pays-membres.
Pour cela, à en croire Ulrich Beck [1], les européens doivent se défier de quatre illusions, quatre chimères :
a) Il y a d’abord, bien sûr, l’illusion nationaliste,
selon laquelle l’Europe est une bureaucratie anonyme, ennemie de la démocratie, responsable de la disparition des particularités nationales, de la perte de personnalité des peuples.
L’Europe appartient à une catégorie historique différente de la nation. C’est le résultat empirique (impérial ?) d’un consensus librement atteint par les nations qui y participent. Vouloir répéter au niveau de cette Europe le modèle démocratique de la nation est chimérique. L’Europe consensuelle, cosmopolite politique, telle qu’elle s’est développée jusqu’à présent n’est pas une super-nation destinée à provincialiser les états-nations qui en sont membres. Lequel accepterait une telle évolution ?
b) Ensuite vient l’illusion néo-libérale,
pour qui l’intégration économique est certes possible et profitable, tandis que l’intégration sociale et politique est superflue, voire dangereuse.
Sans s’étendre sur ses conséquences sociales catastrophiques, une telle Europe a minima est économiquement erronée et politiquement irréaliste. Les marchés, en effet, résultent d’une volonté politique ; ils leur faut une contrôle politique continue pour fonctionner efficacement — toutes les bulles financières récentes se sont développées, telles des cancers, quand lle contrôle politique a fait défaut. Si les contradictions et les insuffisances de l’Europe libérale ne sont pas corrigées par le politique, elles seront certainement instrumentalisées par les mouvements populistes de droite. Il en résultera non seulement moins d’Europe, mais encore moins de marché.
c) Quant à l’illusion technocratique,
au fond, sincèrement pro-européenne, cette chimère voit la nécessité de plus d’intégration mais pas celle de la concertation. Dans ce schéma, l’élite technocratique doit trouver des solutions pratiques et réalisables, de façon qu’à la fin, trébuchant de crise en crise, le but recherché soit atteint.
Ainsi, la technocratie européenne a manqué de souplesse vis à vis des nouveaux membres au moment de l’élargissement à l’Est. Il est évident que le déficit démocratique de l’UE est un des arguments les plus forts contre plus d’intégration.
d) Une autre chimère est l’illusion eurocentrique.
Très pro-européenne, elle représente une forme de nationalisme européen, très centré sur l’Europe et relativement hostile à ce qui n’est pas européen, en particulier aux Etats-Unis. Elle souffre d’un malentendu territorial aussi bien que d’une mémoire déficiente. En effet, la construction de l’Europe n’a été possible que grâce au bouclier américain. [2]

Ulrich Beck en conclut que seule une Europe cosmopolite [3], c’est-à-dire aussi transatlantique, peut trouver son équilibre interne ainsi qu’un rôle au niveau mondial seulement dans une politique d’équilibre vis à vis des USA et non pas par opposition à ceux-ci. L’adjectif "cosmopolite" oblige en effet à penser l’Europe en relation avec l’extérieur, dans le contexte de la mondialisation.

Est-ce cette idée de cosmopolitisme qui fonde l’Europe ? Celle-ci a été dotée par ses fondateurs, dès le début, d’institutions et d’organes à caractère cosmopolite. Ainsi en est-il de la Commission, de la Cour de justice et du Parlement, institutions dotées de pouvoirs différents de ceux des instances nationales, mais supérieurs à ceux-ci par la délégation accordée dans les traités et par la jurisprudence qui s’est développée avec les années.

Il est éclairant à ce sujet de consulter les archives historiques de l’Union européenne, par exemples celles qui racontent les discussions préalables à l’établissement de la Banque européenne d’investissement. Il y apparaît très nettement que les négociateurs considéraient que l’intérêt de leurs Etats-membres respectifs ne pouvait être dissocié de ceux des autres Etats-membres. Ils ont eu donc à coeur de mettre en place des outils institutionnels qui reflètent cette préoccupation, donc, pour reprendre l’expression d’Ulrich Beck, des outils politiques cosmopolites.
Un autre outil qui illustre bien cet aspect cosmopolite politique est, à la Commission, l’Eurostat dont la qualité technique, associée à une réelle indépendance, prévient le travers national, si partagé, de « travailler » les statistiques quand celles-ci ne répondent pas au souhait des politiciens.

Faut-il voir dans la dérive euro-centriste, (supra) nationaliste la principale raison des refus répétés de celle-ci par les peuples qui forment l’Europe (Danois, Irlandais, Français, Néerlandais, pour ne pas citer les Britanniques) ? C’est possible, dans la mesure où chaque délégation de pouvoir consentie à l’Europe a été présentée aux peuples, par leurs responsables politiques, comme une perte de liberté pour eux-mêmes, pour leur nation, dans une forme de jeu à somme nulle, alors que toutes les analyses concordent pour montrer que, sans la construction européenne, aucun pays européen ne pourrait prétendre à l’opulence ni au rayonnement qui sont aujourd’hui les siens. Si l’on ajoute à cela que ces mêmes politiciens présentent systématiquement les décisions douloureuses ou les effets négatifs de la mondialisation comme étant "la faute à l’Europe"...
Une autre analyse [4] veut que le désamour actuel pour l’Europe soit le résultat de l’alignement, commencé dans les années 70, des politiques socio-économiques européennes, notamment dans les grands pays, sur celle des Etats-unis, politiques visant à accroître fortement l’écart entre riches et pauvres et à faire supporter aux salariés la majeure partie de l’effort d’adaptation devenu nécessaire à cause des développements macro-économiques liés à la mondialisation. J’y reviendrai.

Notes

[1Beck, Ulrich ; Grande, Edgar : Das kosmopolitische Europa - Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 2004

[2On pourrait même considérer les USA comme les parrains de l’UE.

[3ou cosmopolitique

[4Aglietta, Michel ; Berrebi, Laurent : Désordres dans le capitalisme mondial - éditions Odile Jacob, Paris 2007

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